Egalité femme-homme : rencontre avec Reine Prat

Reine Prat

 

Ce 22 février, Arts en scène a participé à une conférence sur l’égalité femme-homme dans la culture. Nous avons pu écouter la prise de parole de Reine Prat, co-animée par l’agence Auvergne-Rhône-Alpes Spectacle Vivant et l’association H/F Auvergne-Rhône-Alpes.

 

Les premiers rapports de parité

Haut fonctionnaire française, agrégée de lettres et inspectrice générale honoraire de la création, des enseignements artistiques et de l’action culturelle au Ministère de la culture, Reine Prat possède une solide expérience de l’administration publique de la culture.

Ces précédents rapports sur l’égalité femme – homme, les premiers dans le domaine du spectacle, avaient fait grand bruit en 2006 et 2009. Ils avaient en effet particulièrement secoué un secteur qui s’estimait en avance sur les questions d’égalité. A la publication des études, il s’était révélé tout aussi inégalitaire que d’autres secteurs, voire plus. Un exemple avait marqué : l’armée s’est retrouvée mieux classée que le monde du spectacle en termes d’ouverture aux femmes.

 

Des résultats encore bien insuffisants

Depuis les rapports de Reine Prat, une enquête sur la parité dans le monde du spectacle a vu le jour. Elle a été reconduite chaque année depuis déjà 4 ans à la demande de la DRAC AURA, auprès des lieux de spectacle vivant et d’arts visuels labellisés par l’Etat. Les résultats de l’édition 2021, qui seront publiés officiellement en mars 2022, sont encore alarmants : les femmes représentent 50% de la société, mais sont cantonnées à une place ne dépassant pas le tiers dans le domaine du spectacle. Quelques chiffres :

  • Gouvernance : 35% des positions dirigeantes sont occupées par des femmes, un chiffre stable depuis 2016. Les directions mixtes sont en augmentation, sans pour autant laisser la part belle aux femmes.
  • Fonctions : pour ce qui est de la direction administrative, la relation avec les publics et la communication, les femmes sont en majorité. Les fonctions techniques restent l’apanage des hommes. En ce qui concerne les postes d’encadrement, la parité est enfin atteinte.
  • Programmation : pour les arts vivants, la programmation évolue dans le bon sens mais partait d’encore plus loin que les fonctions dirigeantes. Il a été prévu qu’un tiers des directions artistiques, des artistes en résidences et des auteurs des pièces jouées soient des femmes.

 

Inertie patriarcale

Même si des mesures ont été prises, force est de constater qu’elles ne sont pas suffisantes pour briser le plafond de verre. Ces rapports, ayant fait l’effet d’une bombe, n’ont fait que peu évoluer la situation. Pourquoi le joug patriarcal persiste-il malgré la prise de conscience ? Reine Prat apporte des éléments de réponse dans son nouveau livre ; Exploser le plafond, Précis de féminisme à l’usage du monde de la culture

Un ancrage de la domination masculine : il s’exerce dans la vie de tous les jours, notamment dans la langue française dans la fameuse règle “le masculin l’emporte sur le féminin”. C’est un phénomène insidieux, rendant communs les doubles standards : obligation de faire la bise, sexualisation du corps féminin, normes physiques, âgisme… Les paroles et gestes inappropriés qu’ils entraînent sont rendus encore plus problématiques par l’imbrication entre monde privé et pro qui fait l’essence de la culture.

L’entre-soi des postes hauts-placés : l’entre-soi, c’est le regroupement de personnes qui se ressemblent, engendrant l’exclusion des autres. Ce sont des hommes blancs bien portants cisgenre de classe sociale élevée qui occupent les plus hauts postes, et s’entourent de personnes leur ressemblant : « Le pouvoir ne se lâche pas, il se transmet, du même au même. ». C’est un phénomène qui n’est que plus ou moins conscient, puisque c’est un biais psychologique reconnu. Ils forment leurs successeurs parmi eux, créant ainsi un milieu hermétique à la diversité.

L’impunité des artistes : le talent est souvent une pratique de justification des discriminations. En effet, les mouvements #Metoo et #balancetonporc ont mis en lumière l’omerta régnant dans le domaine culturel, et la justice qui peine à être exercée dès lors que l’auteur des faits est connu. Sous couvert de liberté de création ou d’un talent artistique, les coupables ne sont que peu fréquemment descendus de leur piédestal.

Le culte rendu aux œuvres du passé véhiculant des valeurs patriarcales : pour Reine Prat, il est primordial de « Redonner leur place aux femmes dans l’histoire c’est donner aux femmes, aux filles actuelles la légitimité pour qu’elles occupent toute leur place dans le monde d’aujourd’hui et dans celui qui vient. ». Mais c’est aussi une certaine culture de l’effacement qui est à l’œuvre. Depuis plusieurs centaines d’années, des artistes ont été mis au placard et oubliés, puisqu’ils sortaient des cases et n’avaient pas le droit d’exister artistiquement.

 

Exploser le plafond

Dans ce livre, Reine Prat l’affirme, “je me suis radicalisée”. Elle est en effet plus militante que jamais, et continue d’interroger le statut de l’artiste pour obtenir l’égalité. Elle propose notamment plusieurs pistes de solutions, pour un monde du spectacle plus égalitaire.

  • “Dans les 15 années futures, il faudrait que les femmes soient autant programmées que l’ont été les hommes dans les 15 années précédentes où on a su ce qu’il se passait, avant d’instaurer une parité stricte”
  • Calqués sur le milieu du cinéma, démocratiser le métier de coordinateur d’intimité dans le domaine du théâtre. Chargée de la « protection physique, sociale et professionnelle » des actrices et des acteurs, elle endosse un rôle à mi-chemin entre la psychologue et l’avocate et permet une médiation entre les différentes parties, permettant un dialogue juste et bilatéral.
  • Faire de la cause de la parité plus qu’un simple affichage politique, mais une vraie cause à soutenir, et faire des bilans des mesures proposées, pour en tirer des conséquences

 

Et les autres ?

Cette mission d’enquête sur la parité dans le monde du spectacle, confiée par le ministère de la culture, devait à l’origine être inscrite dans une étude à plus grande échelle s’intéressant à d’autres discriminations. Notamment en répondant à la question “Pourquoi nos plateaux sont-ils si blancs”. Cette double mission a par la suite été abandonnée par le ministère, mais Reine Prat la reprend dans son livre. Après s’être intéressée au genre, elle compte continuer à questionner sur les autres discriminés du monde théâtral : que ce soit en raison de leurs origines, de leur orientation sexuelle, de leur milieu social, de leur religion, etc.

 

Pour aller plus loin 

Etude 2021 sur la parité dans le monde du spectacle sera à retrouver dès mars sur le site d’Auvergne Rhône Alpes Spectacle Vivant. Vous pouvez d’ores et déjà retrouver les éditions précédentes

Revue Agone, Sous le talent : la classe, le genre, la race conseillée par Reine Prat sur la construction des trajectoires professionnelles des artistes

Livre La très grande taille au féminin, ouvrage sur la base d’une étude exemple des doubles standards :

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