Rencontre avec Catherine Anne, actrice, metteuse en scène et dramaturge

interview Catherine Anne

Nous avons accueilli Catherine Anne, actrice, metteuse en scène et dramaturge, dans le cadre d’une master class pour les élèves en première année de formation professionnelle de théâtre. Une occasion unique pour nos futurs comédiens d’échanger avec elle sur son quotidien dans le théâtre, son travail, mais aussi pour incarner, le temps de quelques instants, les personnages principaux de ses pièces phares.

Nous avons accueilli Catherine Anne, actrice, metteuse en scène et dramaturge, dans le cadre d’une master class pour les élèves en première année de formation professionnelle de théâtre.

interview Catherine Anne

Une occasion unique pour nos futurs comédiens d’échanger avec elle sur son quotidien dans le théâtre, son travail, mais aussi pour incarner, le temps de quelques instants, les personnages principaux de ses pièces phares. Suite à cet échange enrichissant, l’équipe d’Arts en Scène a eu le plaisir de recevoir Catherine Anne pour une interview exclusive.

Bonjour Catherine Anne, et merci d’être avec nous aujourd’hui. Vous êtes actrice, metteuse en scène et dramaturge, et au cours de votre parcours, vous êtes déjà passée par Arts en Scène en 2016 pour animer un atelier-spectacle avec les élèves de deuxième année sur votre pièce « Comédies tragique », jouée au théâtre de l’Élysée, à Lyon. Nous avons la chance de vous avoir parmi nous aujourd’hui également, puisque vous venez échanger avec nos élèves en formation professionnelle, actuellement en première année. Je profite donc de ce moment pour approfondir avec vous quelques questions. Mais avant de rentrer dans le vif du sujet, pouvez-vous nous résumer les grandes lignes de votre parcours dans le monde du théâtre ?

  • J’ai commencé à avoir envie de faire du théâtre assez tôt. J’ai fait un tour du côté du conservatoire de St Etienne quand j’étais adolescente puis je suis rentrée à l’ENSATT, qui était rue Blanche à Paris, à l’époque. J’ai aussi fait le Conservatoire National Supérieur d’Art Dramatique de Paris, comme comédienne. J’ai donc commencé professionnellement comme comédienne pendant quelques années, au cours desquelles j’ai travaillé avec Jacques Lassalle, Claude Régy, Jean-Louis Martinelli… Avec essentiellement des metteurs en scène d’ailleurs, pas des metteuses en scène. Puis j’ai écrit et mis en scène une pièce, la première éditée, qui s’appelle « Une année sans été ». Et à partir de là, l’aspect mise en scène et écriture a pris le pas dans ma vie de travail.

Vous êtes passée par les plus grandes écoles de théâtre françaises, vous avez créé votre compagnie et dirigé le Théâtre de l’Est parisien pendant plus de 10 ans. Qu’est-ce qui vous anime, encore aujourd’hui, dans le monde du théâtre ?

  • C’est l’aspect du vivant et des présences. C’est devenu central pour moi. Paradoxalement, il m’arrive aussi parfois de me dire que je vais arrêter d’écrire pour le théâtre, parce que travailler, écrire, mettre en scène, ça représente énormément d’énergie et de travail sur les enjeux de production. Et ce travail-là est un travail que je n’aime pas et qui me prend beaucoup de temps. Donc parfois je doute, à cause de cela. Et en même temps, tout le travail préalable à la première représentation, ce travail de répétitions, de conception, de partage avec une équipe d’un texte, j’adore ça. Parce que je trouve qu’il y a une force de ce qui peut s’échanger entre les gens. C’est aussi, dans un cadre assez ludique, une forme de relation d’une grande sincérité humaine et artistique. En plus, j’adore les acteurs, les actrices, l’endroit du jeu est un endroit qui continue à me toucher, à me fasciner. J’aime cette grande peur et ce miracle du croisement avec les publics, quand les représentations se succèdent, ce qui fait que c’est toujours différent, même quand un spectacle est joué plus de cent fois. C’est très violent, c’est du spectacle vivant, chaque représentation est la première et la dernière. Il y a donc la présence de la mort et de la finitude. Ce qui rend l’élan vital plus fort. En résumé, je crois que ce que j’aime au théâtre, c’est le vivant et le présent. Sans ordinateur !

Au cours de votre carrière, vous avez écrit de nombreuses pièces destinées au jeune public. Qu’est-ce qui vous plait dans le théâtre pour enfants ? Qu’est-ce qui diffère, tant au niveau de l’écriture que de la représentation, lorsqu’il s’agit d’un public d’enfants ?

  • Je ne sais pas s’il y a des différences. Dans le travail d’écriture, je mets autant d’exigence, d’envie, de précision. Dans la plupart des pièces « jeune public » que j’ai écrites, les personnages centraux sont des enfants ; c’est sûrement ma façon — un peu primaire — d’entrer dans cet imaginaire-là, de renouer aussi avec l’enfance qui reste en moi, avec le rapport que je peux avoir avec des enfants, mais que j’avais assez rarement quand j’ai commencé à écrire du théâtre pour enfants ! La première fois, c’était une commande. J’ai été sollicitée à cet endroit et je n’imaginais pas que j’éprouverais autant de plaisir, d’intérêt et de force. Ce que j’ai constaté, dans ma pratique, c’est que le public enfant est extrêmement vigilant, sensible et intelligent. C’est un public qui n’est pas cultivé, qui ne sait pas, au moment où le spectacle commence, ce qu’il doit penser de ce qu’il va voir. Et pour cela, c’est sans doute un grand public populaire. De plus, quand on travaille pour des enfants, on joue très souvent pour des grands groupes, des classes qui viennent, donc il y a toute la société représentée dans le public. Et puis, c’est un lieu « multi-générationnel ». J’essaie à chaque fois que je peux l’obtenir de faire autant de représentations « tous publics » que de représentations scolaires. Et il y a dans cette diversité des publics une richesse humaine qui me paraît très importante. Il me semble que faire du théâtre pour les enfants c’est travailler avec un niveau d’ambition et d’exigence élevé, et c’est aussi faire du théâtre « à l’état brut ». Car quelque chose d’essentiel doit apparaître. Quelque chose d’essentiel qui fonctionne assez peu sur des connivences culturelles, mais plus sur un certain rapport à la musique, au sens, à la saveur des mots, au rythme… Il s’agit de jouer avec les mots, et c’est plutôt délectable.

Vous animez des stages et des modules de formation dans le domaine du théâtre depuis de nombreuses années. Est-ce un besoin pour vous de transmettre votre savoir, votre expérience ?

  • Pour moi c’est important de rencontrer des jeunes gens qui ont la curiosité et l’amour du théâtre, qui ignorent plein de choses que je sais pour les avoir pratiquées, mais qui aussi ont des savoirs que je n‘ai pas, et un rapport à ce métier dans lequel ils entrent qui est différent du mien. Je trouve intéressants tous les espaces de formation, que ce soit en formation initiale, en formation professionnelle, sur des modules longs ou courts, dans des grandes écoles nationales ou des endroits à l’entrée moins élective. J’y travaille toujours le même désir et la même ouverture. Par leurs questions, leurs difficultés, leurs fulgurances positives, ces personnes « en formation » m’apprennent des choses, et j’espère bien ouvrir des portes à ceux et celles que je rencontre dans ce cadre-ci.

Parmi les nombreuses pièces que vous avez écrites et mises en scène, ainsi que vos prises de parole publiques, on ressent un discours féministe. Et pensez-vous que le théâtre est un outil, voire une arme pour peut-être faire changer les mentalités ?

  • Oui. Je dirais oui. C’est un petit oui parce qu’au théâtre le nombre de personnes qui peuvent être touchées est très faible par rapport à d’autres moyens de faire sortir des idées toutes faites de la tête des gens.  Pourtant je crois que ça peut agir, fort, et c’est justement lié à ce que je répondais tout à l’heure : le rapport au vivant, au présent, à l’unicité de la représentation. Il y a cette chose incroyable du rendez-vous qui est donné… Et, à peu près tous les jours, quelque chose a lieu, à la fois très préparé et en même temps surgi de façon unique. Du coup, ça peut être très puissant en intensité, même si faible en quantité. Par rapport au cinéma que je pratique beaucoup comme spectatrice et que j’aime, vraiment, je vois bien la différence de puissance en termes de quantité. Et la littérature, d’une autre façon, permet sur la longueur du temps d’être plus « de masse ». Le théâtre, ce n’est pas un art de masse. J’ai beaucoup travaillé pour que le théâtre ne soit pas un art de niche, c’est-à-dire que ça soit un art qui réunisse le plus grand nombre.  Pas des milliards de gens mais des spectateurs mêlés, mélangés, tous âges et toutes conditions sociales…Je suis devenue féministe. Je suis née femme et je suis devenue féministe. En étant née femme, je suis passée à travers pas mal de gouttes d’acide au début de ma vie, parce que j’avais de la réussite. J’ai été élevée d’une certaine façon qui a fait que je n’ai pas eu tellement conscience, jusqu’à ma trentaine, que ce n’était pas jeu égal entre les hommes et les femmes. Si je pense à ma vie, cette conscience, elle commence à grandir quand je  m’aperçois que, parce que je réussis très fort dans mon métier, je suis de plus en plus seule en tant que femme. Avant, il y avait bien eu quelques petits signaux d’alarmes, dont je me souviens encore donc qui ont dû me marquer à l’époque, des trucs drôles, comme un garçon par exemple qui n’arrivait pas à skier aussi vite que moi et qui m’a dit « tu skies bien pour une fille ! ». Ou des choses un peu plus graves et plus fondamentales par rapport à ce que je suis, par exemple une réflexion lorsque j’écrivais « Une année sans été ». J’étais comédienne, de sortie un soir à Paris avec un groupe de jeunes artistes, j’avais vingt-six ans. Mon voisin de table, un homme du même âge —  je ne le connaissais pas — me demande ce que j’étais en train de faire. Je lui dis que j’écris, et il me répond très sérieusement que l’écriture n’est pas une chose féminine. Je lui demande pourquoi et il me dit que « l’écriture a à voir avec l’éjaculation » !  Oui, c’est vrai, dans mon début de vie, j’ai quelques signaux d’alarme qui arrivent, mais je trace ma route en ne me sentant pas entravée parce que je suis une femme. En ne me sentant peut-être pas très féminine non plus — d’ailleurs un des reproches qui a été fait à l’adolescente que j’étais, et à la jeune actrice aussi. Mais je n’ai pas vraiment de conscience féministe avant d’avoir une trentaine d’années. Sauf qu’à partir du moment où cette conscience existe, je ne peux plus l’oublier. D’autant que j’ai acquis un certain nombre d’outils et de connaissances par rapport à cette question-là. Aussi, chaque jour,  je suis dans la capacité d’être dans une colère violente ou dans l’évanouissement…  Parce que c’est extrêmement puissant : la prévalence masculine. Même ici, dans un pays où légalement l’égalité hommes-femmes existe. Oui ! Les outils légaux sont déjà mis en place, mais, de fait, la société n’évolue pas (vite ?). Je travaille dans un métier d’art, de culture, que nous pourrions espérer en pointe à ce niveau-là mais ce n’est pas le cas.

Pour faire écho à la question précédente, on parle beaucoup aujourd’hui de la place de la femme dans la société. Les femmes-artistes ont passé des siècles dans l’ombre, l’histoire les a invisibilisées. Dans la société actuelle, selon vous, quelle est la place de cette femme-artiste, justement, et quel est votre rapport vis-à-vis de cette position ?

  • Le fait d’être une femme influence ce que j’écris, c’est un marqueur important de ce que je suis, et de ce qu’on me demande d’être. Ce qui pose problème, c’est vraiment le manque d’égalité factuel. Le métier que je fais, le théâtre, représente le monde. Mais quand on regarde ce qui est donné à voir dans les programmations des gros théâtres subventionnés par l’État, donc par les impôts des hommes et des femmes, la représentation du monde est marquée d’une domination masculine. Ça évolue très lentement et très péniblement. Si encore ça évoluait lentement mais avec une bonne volonté joyeuse de tout le monde, on pourrait être tranquillement optimiste. Mais si ça évolue lentement, ce n’est pas parce qu’il n’y a pas de femmes qui écrivent, de femmes qui mettent en scène, qui composent de la musique, etc… mais parce qu’il y a une résistance très violente  (archaïque ?) de la majorité des personnes aux postes de pouvoir.

Pendant la master class avec les élèves, vous parliez d’une pièce pour enfants, « Le crocodile de Paris », qui traite notamment du racisme. Est-ce que c’est important pour vous de faire passer des messages à travers vos pièces ?

  • Je ne cherche pas du tout à faire passer des messages quand j’écris du théâtre, que ce soit pour les enfants ou les adultes. Je pose des questions qui se posent à moi, je les pose et je les éclaire d’une certaine façon. C’est une façon de chercher des résolutions, ou bien de faire que la question qui se pose à moi puisse devenir une question commune. Je n’ai pas de message à faire passer. J’écris beaucoup de fictions, c’est l’endroit de l’écriture où je suis la plus juste, en tout cas l’endroit où j’ai le plus envie de travailler. Le passage par la fiction et par des œuvres dialoguées permet de mettre en présence des personnes qui ne pensent pas la même chose. Ça me protège du risque de faire un  discours, de faire passer des messages, justement… Il ne s’agit pas de dire « le message c’est ça », il s’agit d’exprimer une problématique par une histoire, une fable, et de faire entendre plusieurs vérités autour du problème qu’on pose. Par exemple dans la pièce « Le crocodile de Paris », qui est une pièce sur la racisme, il y a un moment ultra-didactique où un professeur fait une leçon de génétique aux enfants pour expliquer à quoi correspond la couleur de la peau en génétique : Six gènes sur les cent mille gènes de l’être humain. Là, il y a une leçon didactique, et même si ça passe par une chanson, il y a la volonté d’apporter un peu de savoir scientifique. En l’occurrence, je pense que c’est très lié au sujet. Sujet traité dans cette pièce de façon très féérique, avec un changement de couleur magique ! Alors il y a un retour à la science, un discours sur la génétique. Mais c’est le personnage du professeur qui fait ça, ce n’est pas moi !

http://www.catherineanne.info/

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